Hugo, Nicolas et les autres
Carlos Alberto Montaner,
écrivain et journaliste cubain en exil en Espagne.
QUOTIDIEN : mardi 1 janvier 2008
On ne connaît que la surface de l’anecdote. Les narcoguérilleros communistes
des Farc, en accord avec Hugo Chávez, ont monté un grand cirque médiatique
pour libérer trois captifs innocents, emprisonnés dans la forêt colombienne
depuis plusieurs années. Ils pensaient faire les gros titres de la moitié du
monde, mais d’autres terroristes plus opportuns, quoique également sinistres,
leur ont gâché la fête en assassinant Benazir Bhutto au Pakistan. La
publicité sera donc nettement réduite.
Quels sont les objectifs des protagonistes de ce spectacle obscène, fondé
sur l’exploitation des souffrances des victimes et de leurs familles
colombiennes ? Commençons par Hugo Chávez. Le président vénézuélien
cherchait à mettre son image en avant et à consolider son état de leader
dans une zone d’influence. Cela correspond à sa psychopathie narcissique,
mais aussi à sa stratégie. Il a présenté l’opération comme un triomphe
politique collectif. C’était l’occasion d’apparaître comme fer de lance d’un
agglomérat de pays qu’il aimerait lier à ses plans délirants : construire un
bloc politique international dont la raison d’être est l’hostilité à
l’Occident. Il a donc rapidement demandé à ses alliés de désigner des
personnalités importantes qui pouvaient démontrer son pouvoir performatif.
Chávez, comme tous les petits chefs, se rembourse avec intérêt sur ce qu’il
offre. Ses débiteurs forcés, dans certains cas, deviennent les bénéficiaires
pleins de gratitude de ses valises électorales remplies de pétrodollars. Ces
valises circulent comme des comètes dans la région entière. L’Argentine a
envoyé l’ex-président Nestor Kirchner et le ministre des Relations
extérieures, Jorge Taiana ; Cuba, German Sanchez, ambassadeur à Caracas, que
les Vénézuéliens ont appris à connaître comme un vice-roi, un représentant
habile et endurci des services secrets cubains. L’Equateur a choisi Gustavo
Larrea, ex-ministre de l’Intérieur ; le Brésil, Marco Aurelio Garcia, un
homme proche de Lula et Castro ; et la Bolivie, le vice-ministre des
Mouvements sociaux, Sacha Llorenti. Avec eux voyagerait l’ambassadeur de
France Hadelin de la Tour du Pin, que cette pittoresque excursion tropicale
doit sans doute divertir. Peut-être est-il convaincu d’être le généreux
acteur d’une action humanitaire ou le personnage secondaire d’un roman de
García Márquez.
Pour les Farc, la libération des deux femmes et de l’enfant né en captivité
a six objectifs.
Démontrer leur souplesse et améliorer leur inconfortable image d’assassins
et de narcotrafiquants.
Forcer le gouvernement haï du président colombien Uribe à leur reconnaître
une certaine légitimité. Obtenir, même provisoirement, des «zones de repli».
Introduire dans leur conflit des facteurs internationaux qui leur soient
favorables. Appuyer et servir Hugo Chávez, le plus vaillant de leurs
complices. Et peut-être soutenir un candidat idéal aux élections de 2010,
comme l’a récemment noté Raul Reyes, responsable politique des Farc.
En résumé, ils se préparent à obtenir par les urnes ce qu’ils n’ont pu
obtenir par quatre décennies de violence. Et derrière cette victoire
hypothétique, le scénario habituel : une nouvelle Constitution et la
désarticulation progressive et totale des mécanismes démocratiques
républicains.
Ce qui reste inexplicable, c’est ce que vient faire un personnage comme
Nicolas Sarkozy dans une région si dangereuse en compagnie de personnages
aussi peu recommandables. Du président de la France, on pouvait espérer une
conduite plus sérieuse. Il doit bien savoir que le Conseil de l’Union
européenne, pour d’excellentes raisons, a déclaré que les Farc étaient des
terroristes, un groupe prospère composé de milliers de personnes vouées à
l’extorsion, au narcotrafic, aux enlèvements et aux assassinats, et dont
l’un des buts est de créer un asile collectiviste de type soviétique
lorsqu’ils occuperont le palais présidentiel. Où est la cohérence d’une
diplomatie qui, voilà quelques semaines, réagissait fermement à la menace
iranienne, pour aujourd’hui, au cœur de la jungle colombienne, manger dans
la main d’Hugo Chávez, grand allié du président iranien Mahmoud Ahmadinejad
? Comment la France, qui en Europe contribue de manière loyale et efficace à
la lutte contre ETA, peut-elle se mettre à danser aussi ingénument en
Amérique latine avec les narcoterroristes colombiens ?
Bien sûr, on ne peut que se réjouir de la libération des otages. Sans
oublier un instant que cette opération montée par Chávez et par les Farc
n’est pas destinée à faciliter la paix en Colombie, mais à affaiblir encore
un peu plus la stabilité précaire du gouvernement légitime d’Uribe, et à
chercher à démolir la fragile démocratie dans laquelle survit ce pays
torturé. Quiconque connaît la faune régionale et ne se fait plus d’illusions
peut comprendre l’attitude irresponsable du Brésil, de l’Argentine, de
l’Equateur et de la Bolivie (je me demande pourquoi le président
nicaraguayen Daniel Ortega n’a pas été invité à la fête), mais la France
doit être beaucoup plus qu’une République désordonnée et chaotique gouvernée
à la pointe de la banane. La France se doit d’être différente.
January 2, 2008
Print
this page